De Thoth aux Maîtres brûleurs japonais, la genèse du charbon activé

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De Thoth aux Maîtres brûleurs japonais, la genèse du charbon activé

Comme vous le savez peut-être, le plus ancien écrit attestant de l’usage du charbon à des fins thérapeutiques, funéraires et médicales, est le Papyrus d’Ebers. Un document dans lequel est réuni un ensemble de connaissances relatant un culte dont l’origine est comprise entre 6 000 et 3 000 ans avant J.C, qui furent retranscrites sur un rouleau composé vers 1500 avant notre ère. Bien que certaines théories reliées au plus ancien des dieux égyptiens parlent volontiers de plus de 10 000 ans avant le Christ.

Thoth, le plus ancien des dieux égyptiens

Dédié à la connaissance, la médecine et l’art, Thoth est le tout premier dieu du panthéon égyptien. Figurant aussi, en quelque sorte, comme le père de l’hermétisme alchimique moderne, il enseigne la révérence pour la connaissance et l’art du scribe, l’accès aux mystères des dieux, et les secrets du monde des morts. Soit des préceptes basés sur la dignité, la connaissance du danger et le respect du savoir sacré.

Le but de l’hermétisme étant la déification, ou renaissance des mortels par la connaissance directe, la gnose, d’un Dieu unique transcendant le monde et l’humanité. En ce point très semblable aux approches hindouistes et taoïstes, elle prône un pouvoir divin pouvant s’insuffler dans l’Intellect, à l’origine de la formule bien connue « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas » que l’on retrouve dans la Table d’émeraude. Le but étant de comprendre l’origine divine de l’âme humaine appelée à se départir de son ignorance.

Tout d’abord vénéré depuis la Grèce jusqu’en Égypte, il fut ensuite assimilé au monde grec à travers la figure d’Hermès. Une fusion née dans l’Égypte hellénistique et romaine dont les axiomes alchimiques uniques, brefs et énigmatiques, apparaissent pour la première fois dans des textes arabes datant du 8e au 10e siècle de notre ère.

Dans ce contexte, c’est-à-dire à travers un document pouvant réunir un ensemble de connaissances antérieures à la civilisation égyptienne connue, se trouvent les premières mentions de l’utilisation du charbon en médecine.

Les scribes recueillaient patiemment les connaissances passées dans les maisons de vie, où l’on apprit par exemple que le charbon était utilisé depuis des temps immémoriaux pour absorber les odeurs des plaies et du tube digestif, donc tant sous forme externe, qu’interne.

Rien n’indique que l’activation du charbon, en plusieurs étapes de carbonisation, était déjà maîtrisée, cependant tout porte à croire que les végétaux les plus fibreux avaient été reconnus pour leur porosité et pouvoir adsorbant.

Ce qui est tout à fait plausible puisque même une simple carbonisation, lorsque le végétal s’y prête, apporte déjà un pouvoir, bien que minime, de rétention des poisons et substances toxiques.

Autre détail important, la carbonisation simple était aussi employée dans l’art de l’embaumement, soit la discipline scientifique et spirituelle la plus respectée de l’époque, dans la mesure où les Anciens avaient compris qu’elle avait le pouvoir d’arrêter le temps.

Évitant la putréfaction, piégeant l’humidité, et protégeant le reste du sarcophage.

Le charbon médicinal dans la pharmacopée chinoise

Vers 2 000 avant J.C, les traités de médecine chinoise font état de pratiques de carbonisation de certaines plantes médicinales, afin d’en modifier les vertus. Un principe dont le nom pourrait se traduire par « la carbonisation conserve la nature », consistant à chauffer la plante jusqu’à ce qu’elle noircisse, sans la réduire en cendres, afin qu’elle conserve une part de ses propriétés tout en acquérant un nouveau pouvoir, celui d’arrêter les saignements. Plus de soixante-dix de ces « médecines de charbon » ont ainsi été employées dans des cliniques chinoises, comme la rhubarbe carbonisée par exemple, montrant que sous cette forme elle perd son effet purgatif pour devenir hémostatique.

Le charbon de bambou ou zhutan, pour sa part, est probablement originaire de l’époque des Ming, vers 1486, dans la région de Chuzhou. Le charbon de bambou Moso y était utilisé pour ses qualités de combustible, plus propre et efficace que le charbon ordinaire, mais aussi pour la filtration de l’eau et la régulation de l’humidité.

Le charbon médicinal dans l’Ayurveda

Les grands textes fondateurs de l’Ayurveda, dont la Sushruta Samhita et la Charaka Samhita, consacrent des passages remarquables à la purification de l’eau, conscients qu’une eau souillée engendre quantité de maux.

Sushruta, dans la section Sutrasthana de son traité, insiste sur l’importance d’éléments naturels filtrants comme le charbon de végétaux compacts. Il y recommande aussi de faire bouillir l’eau puis de l’exposer au soleil, avant d’y plonger un fer rougi, du charbon ou du sable chaud, puis de la filtrer à travers du sable et du gravier, avant de finir le processus avec des graines de Nirmali.

Mais ce n’est pas tout, puisqu’en dernier ressort, les textes prônent la conservation de cette eau purifiée et dynamisée par les rayons du soleil dans des récipients de cuivre ou de laiton, afin d’empêcher le développement microbien et apporter des vertus colloïdales.

La naissance du charbon activé dans la culture japonaise

L’art du charbon est, au Japon plus que partout ailleurs, le résultat de l’affinage d’une recherche aussi ancienne que la civilisation elle-même.

Domestiqué sous forme compacte et compressé dès la période Jōmon, soit vers 12 000 avant notre ère, le charbon servait alors de combustible pour cuire les repas et chauffer les habitations.

Cependant, au-delà de cette utilisation rudimentaire, il semblerait que la technique médicinale soit pour sa part dérivée des connaissances transmises par la Chine continentale.

La tradition expliquant que l’art de la carbonisation en deux temps fut importé de Chine au Japon par Kūkai, grand maître bouddhiste connu après sa mort sous le nom de Kōbō Daishi. Depuis lors, l’art du charbon se serait diffusé avec le bouddhisme, adaptant la pratique, en fonction des régions, aux essences locales se partageant généralement entre chênes et bambou.

La naissance des maîtres brûleurs

Une fois la connaissance de la carbonisation du charbon ainsi que certaines de ses vertus assimilées par les Japonais, un art séculaire indispensable à la prolifération du katana allait naître en même temps que celui de la forge.

Des fours de réduction du fer fonctionnant au charbon apparaissent il y a environ deux millénaires, marquant l’aube de la métallurgie au Japon, où le charbon devient indispensable au forgeage des sabres comme à la fonte du bronze.

La fonte du grand Bouddha de bronze du Tōdaiji, à Nara, aurait par exemple exigé l’une des plus grandes quantités de charbon de l’histoire, indiquant déjà un haut degré de sophistication de la gestion des masses, ainsi que la maîtrise des températures.

Autre exemple au cœur de cette tradition, le tatara, une méthode de sidérurgie vieille de mille quatre cents ans inventée par les Japonais, où le sable ferreux est chauffé et réduit par la combustion du charbon pour produire le tamahagane, forme d’acier rendant les katana très difficiles à briser. Pour vous donner une idée de l’ampleur d’une telle œuvre, une fusion de soixante-douze heures consommait à elle seule douze à treize tonnes de charbon, pour transformer dix tonnes de sable ferreux en seulement deux tonnes et demie de fer.

Un contexte exigeant à la base d’une nouvelle science, dont les gardiens furent appelés maîtres brûleurs. Maîtres brûleurs sans lesquels la civilisation du sabre le plus tranchant au monde n’aurait pu exister.

C’était donc tout sauf un métier de basse caste, il était, au contraire, réservé à des initiés dirigeant les productions métallurgiques les plus colossales de leur époque.

Puis le charbon devint progressivement un objet de raffinement spirituel.

La demande de charbon de haute qualité s’envole avec l’épanouissement du chanoyu, aussi connu sous le nom de “voie du thé”, où le charbon cérémonial prend le nom de yuzumi. Ainsi disposer le charbon dans le foyer se transforma en geste codifié à l’esthétique soignée.

Le sommet de cet art ayant été atteint avec le charbon blanc, ou binchōzumi.

L’usage du binchōzumi remonte à l’ère Genroku de l’époque d’Edo, quand un artisan nommé Bichū-ya Chōzaemon mit au point ce procédé à Tanabe, dans l’ancien pays de Kishū, l’actuelle préfecture de Wakayama. Le nom binchōtan venant donc de ce grossiste en charbon, le bi de Bicchūya et le chō de Chōzaemon, suivis de tan, signifiant charbon.

Les artisans japonais y raffinèrent ainsi les techniques chinoises pour inventer ce fameux charbon blanc, à partir du chêne ubame, un bois très dur et fibreux impropre à la construction mais idéal pour la confection de blocs, devenu, depuis, l’arbre officiel du Wakayama.

Un art tenant intégralement dans la conduite et la maîtrise du feu.

Le four, le binchōgama, en forme de figue et bâti d’argile rouge des montagnes du Kishū, atteint mille degrés et conserve sa chaleur pendant des semaines. Suite à quoi le maître y dresse les branches à la verticale et veille à ce que la cuisson lente dure une moyenne de quatorze jours. Au moment approprié il ouvre le four pour y précipiter l’air, ce qui embrase les composés volatils et élève la température au-delà de mille degrés en brûlant les impuretés, étape dite nerashi, avant de retirer le charbon incandescent pour l’étouffer aussitôt sous un mélange de cendre et de sable, le subai, qui coupe l’air.

Ce voile de cendre claire donne au charbon blanc son nom.

Le résultat permet l’obtention d’un charbon pur composé de près de quatre-vingt-quinze pour cent de carbone, d’une dureté proche du diamant, faisant un son métallique quand on le frappe. Sa combustion, longue, stable, sans fumée ni odeur, en fit un combustible prisé pour la cuisson à haute température dans les villes d’Edo et d’Osaka, et il excelle aujourd’hui encore pour les yakitori et l’anguille.

Le Maître brûleur est donc l’artisan sur lequel repose la lecture de la couleur, de l’odeur, du son et du temps.

Par la suite, une évolution majeure dans l’art des maîtres brûleurs et du charbon activé prit forme à travers la découverte des qualités thérapeutiques du bambou Moso.

Il a tout d’abord trouvé sa place dans la maison japonaise pour des raisons très pratiques, étant donné sa nature poreuse, et son exceptionnelle capacité à capter les impuretés de l’air et de l’eau, ou encore à absorber l’humidité ambiante, où il s’est rendu indispensable pour supporter la saison des pluies, et désodoriser les espaces clos.

Ce n’est qu’un peu plus tard qu’il commencera à être réintroduit dans la société pour ses vertus internes, et c’est aussi là que commence la véritable aventure de ce remède majeur de la pharmacopée humaine.

Bien à vous,

Jean-Baptiste Loin

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