La calligraphie tibétaine – Entretien avec Jigmé Douche

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Om Mani Padme Om calligraphie tibétaine

D’abord spécialisé dans la calligraphie latine et l’art des sceaux chinois, Jigmé Douche s’est ensuite passionné pour la calligraphie tibétaine tout en se nourrissant d’enseignements bouddhistes et Dzogtchèn.

          Jigmé Douche

Il a notamment illustré un recueil de poèmes tibétains traduits par Matthieu Ricard.

Cette écriture date du milieu du premier millénaire.

Elle a été créée en même temps que l’empire tibétain, qui s’étendait alors de l’Afghanistan à la Chine actuelle.

A cette époque, l’usage de l’écriture était régionalisé à l’ouest du Tibet, avec un rôle gouvernemental, diplomatique et législatif, autrement dit avec pour objet d’asseoir un pouvoir qui avait été conquis à cheval.

Par la suite, elle s’est considérablement développée grâce au Bouddhisme, à partir du règne de Songtsèn Gampo, l’un des premiers grands rois du Tibet, qui envoya son ministre Thonmi Sambhota en Inde pour étudier la grammaire sanskrite et les différentes écritures indiennes.

Dès cette époque, deux styles différents, mais coexistants, émergèrent :

  un style « à tête », issu de la culture indienne,

  et un style « sans tête », venant du Cachemire, plus rapidement intégré dans l’empire tibétain du fait qu’il était dédié aux écritures diplomatiques.

Quelle fut l’histoire de la calligraphie proprement dite ?

Les premiers signes de calligraphie sont apparus sur des stèles et des piliers où ont été gravés des traités, des édits.

Mais c’est surtout le Bouddhisme qui, par la suite, a généralisé l’emploi de la calligraphie.

L’écrit a toujours été respecté, au Tibet.

On ne jette jamais une feuille, parce qu’elle est faite pour écrire le Dharma, la religion.

C’est donc grâce à ce véritable culte rendu à l’écrit que la calligraphie et l’activité des copistes ont pu connaître très tôt, dans ce pays, un développement exemplaire.

Puis, quand les grands traducteurs sont venus de l’Inde, entre le 8ème et le 12ème siècle, cela a entraîné, à nouveau, une véritable révolution dans le tracé de l’écriture, comme cela sera d’ailleurs encore le cas avec l’arrivée des grands écrits canoniques du Bouddhisme… que l’on a copieusement copiés en les calligraphiant le mieux possible.

La calligraphie tibétaine est donc totalement indissociable du Bouddhisme.

A-t-elle quand même d’autres fonctions ?

Bien sûr ! Tous les édits de loi étaient copiés par des calligraphes, avant d’être affichés.

D’ailleurs, les juges avaient une formation de calligraphie, et un style d’écriture, le Doutsa, leur était réservé.

Il y a donc différents styles ?

Certainement ! Le Outchèn est le style de référence, un style à tête, utilisé pour l’imprimerie.

C’est le plus connu en Occident.

Le « sans tête », le Oumé, se compose :

  du Doutsa, l’écriture de chancellerie la plus utilisée ;

  du Bamyig, autre écriture de chancellerie, qui sert à l’apprentissage des enfants ;

  du Khyouyig, une écriture cursive, plus rapide, qui sert pour les notes et les correspondances ;

  et enfin du Horyig, l’écriture des sceaux, verticale, dont la particularité est d’avoir été créée par un Tibétain pour Koubilaï Khan, afin d’écrire à la fois le Sanskrit, le Tibétain, le Chinois et le Mongol.

Sur quoi et avec quoi les Tibétains écrivent-ils ?

Les supports ont évidemment évolué.

Au début, il n’y avait pas de papier, mais il est apparu assez rapidement, via la Chine.

Son utilisation demeurait peu répandue, et l’on écrivait, la plupart du temps, sur de l’écorce ou des feuilles de palmier, à la manière indienne.

On a aussi beaucoup sculpté la pierre où figurent de nombreux textes religieux.

Au Tibet, Om Mani Padme Om a été gravé des millions de fois !

Aujourd’hui, bien sûr, on emploie avant tout le papier, mais il reste fabriqué à base d’écorces.

Dans certains cas, on y ajoute de l’amidon de céréales pour l’encoller car il est assez absorbant.

Quelquefois, on lisse aussi ce papier avec un galet pour pouvoir calligraphier sans que l’encre ne traverse.

On écrit avec le nyougou.

Nyou c’est le bambou : le nyougou est donc une plume en bambou dont la particularité est de conjuguer le stylet, la calame et le pinceau chinois.

Cette triple fonctionnalité est permise parce qu’on travaille aussi bien avec le bec large que sur le bord, et l’on fait ainsi pivoter l’outil pour réaliser des affinements particuliers.

La calligraphie tibétaine constitue-t-elle, comme en Chine ou au Japon, une pratique spirituelle à part entière ?

Ce n’est pas la même approche, il n’existe pas, comme en Chine, une pratique de la calligraphie comme art spirituel.

Par contre, la calligraphie est présente dans toutes les pratiques spirituelles.

Par exemple, dans la méditation, il est souvent question de visualiser des syllabes germes.

La calligraphie tibétaine constitue donc indéniablement une Voie à la fois mentale et physique.

L’outil de calligraphie doit rouler dans la main.

Si l’on est tendu, si l’on se bloque sur le bout de ses doigts, on ne peut pas calligraphier.

Or, pour développer la souplesse nécessaire, il existe des exercices assez proches du Taï Chi et du Yoga, où l’on travaille sur les articulations du bassin, des épaules, et des mains.

On dit qu’on « calligraphie à deux mains ».

La première représente l’outil, la méthode ; et l’autre main est celle de la connaissance.

En fait, l’autre main équilibre la tension au niveau des épaules, donc la répartition des efforts.

Bref, même s’il existe de grandes différences entre les calligraphies tibétaine et chinoise, pour les Tibétains cette pratique fait partie du spirituel, d’une manière… évidente.

Sa beauté semble, en tout cas, l’indiquer !calligraphie jigme douche

La calligraphie tibétaine s’appelle Yig Zoug, autrement dit « la forme du signe et sa présence ».

Et l’idée, effectivement, c’est que la forme soit belle ou, plus exactement, juste.

La beauté est juste.

Il ne s’agit pas d’épater, il faut que ce soit harmonieux.

Mais la calligraphie, chez les Tibétains, c’est aussi l’ossature de l’écriture, sa chair, les pleins et les déliés, sa forme et sa contre-forme, le noir et le blanc, les pleins et les vides…

Or, la forme est vide et le vide est forme.

Quand je calligraphie, le trait et l’espace qu’il y a autour sont de même nature.

Il n’y a pas d’opposition.

Par moment je ne sais pas si je regarde plus les blancs ou les noirs.

Beaucoup de calligraphes tracent plutôt le trait.

Pour ma part, je trace aussi le vide.

Souvent on se focalise sur la forme, mais tout est relié.

Un trait n’existe que par rapport à un autre trait, par rapport à l’endroit où il émerge.

Il n’est jamais individualisé.

Il n’existe pas par lui-même.

Il n’y a pas d’ego du trait.

Voilà en quoi la calligraphie est une Voie.

 Propos recueillis par Jean-Baptiste Loin 

Ecoutez Jigmé Douche parler de la pratique de la calligraphie (en anglais) : 

A lire : Poèmes tibétains de Shankar – Traduits par Matthieu Ricard – Calligraphies de Jigmé Douche – Albin Michel Spiritualité

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2 Commentaires sur "La calligraphie tibétaine – Entretien avec Jigmé Douche"

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Rudy
Invité

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