Le fabuleux voyage de Milo, ou le pouvoir de la matière noire

2
Matiere-noire-univers

Quelque part dans la galaxie, au moment où vous lisez ces lignes, un grain de matière noire nommé Milo file dans l’espace à une vitesse de plus de deux cents kilomètres par seconde.

Il ne brille pas, ne pèse presque rien, n’est jamais entré en contact avec la moindre forme matérielle peuplant l’Univers dans lequel il évolue depuis plus de treize milliards d’années, et n’a jamais changé d’identité depuis sa manifestation initiale.

Tandis que vous fermez les yeux pour le visualiser tel qu’il est physiquement, soit un petit point noir de matière inconnue dans un espace-temps aussi sombre que profond, Milo entre dans notre système solaire, et tandis que vous l’avez oublié, il traverse le vide entre les planètes, frôle la Terre, plonge dans une maison, dans un corps, et, sans ralentir, croise une minuscule sphère rouge qui dérive dans un flux comparable à son espace natal. Un monde microscopique dans un univers organique répondant à des lois bien précises.

Un honneur pour toute forme de vie, puisque Milo n’est pas n’importe quoi, c’est une particule inconnue évoluant dans une dimension invisible traversant absolument tout, sans jamais rien toucher. Porteur d’une énergie que les scientifiques situent quelque part entre des milliers de milliards de milliards de fois moins puissante qu’un photon, et plus que ce que l’humanité consommerait en un milliard d’années à son rythme industriel. Parce qu’il semble que ce soit uniquement quand sa famille est réunie au complet que la somme de ces petits grains qui, comme Milo, vous traversent en permanence, puisse restituer une bonne partie de l’empreinte de l’énergie primordiale. Celle-là même ayant donné naissance aux étoiles et aux galaxies.

Cette petite planète rouge que Milo vient de traverser de part en part n’est autre qu’un globule, entouré d’une infinité d’autres, cheminant dans son plasma sanguin. Or, comme tout monde habitable, il a ses hôtes, dont le parasite du paludisme par exemple, qui y prennent racine. Un étrange visiteur que ce paludisme qui s’y multiplie avant de le faire éclater, sans se douter un instant qu’il court à sa propre perte en dévalisant son hôte.

Du microcosme au macrocosme

Essayons maintenant de prendre du recul. Un globule vit dans un corps, le corps sur une planète, la planète gravite autour d’une étoile, et l’étoile se distingue parmi des centaines de milliards d’autres incluses dans la même galaxie. Galaxies qui, de loin, forment de petits points dessinant d’immenses fleuves de matière, jusqu’à obtenir une gigantesque toile cosmique.

La nature y répète une même architecture à des échelles invraisemblables entre un micro-organisme et un ensemble de macro-structures cosmiques. Et chacune des particularités de ces formes, ce qui fait que vous êtes unique dans l’Univers, n’est devenu possible que par l’existence de Milo. Sans lui, vos atomes n’auraient jamais pu se former.

Tout ce qui brille dans le ciel, chaque étoile, chaque galaxie, ne pèse qu’environ 5 % du contenu de l’univers. Les quatre-vingt-quinze autres demeurent invisibles aux instruments humains, mais on sait déjà que la matière noire en représente environ 27 %, et l’énergie noire 68 %.

Non pas « noire » comme une sombre force qui nous gouverne, mais comme notre cécité face à un mystère qui occupe, dans l’Univers, bien plus de place que les océans sur Terre.

Sans elle, les étoiles tourneraient si vite dans les galaxies qu’elles s’éparpilleraient sans consistance. Milo est l’infime composante d’une main cosmique qui pèse, courbe l’espace, la lumière lointaine et conserve l’empreinte de l’énergie primordiale des origines de l’univers.

Il est un des points de l’hologramme de l’échafaudage du grand chantier, l’ossature qui a permis au reste de prendre vie. La matière noire n’agit que par sa gravité, pas sur la matière, pourtant sans elle rien n’aurait pu se manifester. Donc, et bien qu’elle ne semble pas communiquer directement avec lui, elle est à l’origine du vivant. À l’image de Milo, elle ne fait que passer au travers comme un fantôme ignorant la lumière et l’électricité.

Sésame, ouvre-toi

Il y a pratiquement quatorze milliards d’années, l’Univers latent tenait dans une région d’espace plus petite qu’un grain de sésame où se trouvait enfermée une énergie dépassant l’imagination.

En un éclair, une inflation se produisit et cette parcelle s’étira au-delà de toute limite, devenant subitement froide, lisse, presque vide, sa richesse piégée dans un champ qui retomba oscilla comme une bille dans une cuvette, et finit par libérer sa formidable énergie en une pluie brûlante de particules.

Un réchauffement qui permit l’allumage d’un Big Bang n’occasionnant pas une explosion phénoménale, mais transformant l’espace entier en fournaise.

Puis le tremblement quantique de ce grain étiré aux dimensions de son contenant, se gela. Il gela et frémit pour, des milliards d’années plus tard, donner naissance à des galaxies ainsi que l’ensemencement cosmique de chaque étoile.

C’est une belle histoire, qui existait bien avant que les scientifiques n’observent la matière noire, que l’on retrouve depuis la cosmologie de l’Advaita Vedanta jusqu’aux contes pour enfants de la caverne d’Ali Baba.

Mais une histoire que la science n’accepte pas encore tout à fait, ou plus exactement qu’elle a toujours été incapable de prouver.

En effet, l’espace n’est pas vraiment comme un ballon que l’on pourrait gonfler. Dans la théorie d’Einstein le vide tient seul, ce qu’il contient, à savoir l’empreinte énergétique de sa création, ne l’altère pas.

Tandis que Milo, bien que négligeable quand il est isolé, peut courber l’espace en agissant avec la somme de ses parties, provoquant une déformation du temps, donnant naissance à la gravité. Impliquant par la même occasion une loi universelle voulant que toute masse creuse l’espace-temps autour d’elle, comme une bille pesant sur une toile légèrement tendue, dont la gravité est le creux.

Et derrière ce grand jeu cosmique, seule l’empreinte de l’énergie incluse dans la matière noire, forgée à une époque où il y avait encore un seul présent et où l’espace était plein, demeure.

Existe-t-il un présent universel ?

Du point de vue de la science, le temps à l’autre bout du cosmos n’est pas le même que celui que vous vivez en ce moment. Pourtant la physique reconnaît bien l’existence d’un temps cosmique lié au rayonnement fossile synchronisant l’Univers sur un même âge. Il y a donc eu un maintenant cosmique partagé, et c’est justement la distribution de la matière noire qui a permis de l’identifier.

Toutefois, aux yeux des scientifiques, ce présent cosmique reste un repère privilégié, non absolu, c’est-à-dire qu’il ne contredit pas la relativité, mais que celle-ci interdit qu’il soit identique pour tous. Car celui vivant un événement sur Terre, ne le vivra pas en même temps que celui qui se déplace aux confins de l’univers, et l’on ne peut abolir une loi qui s’appuie sur la géométrie.

À moins que la théorie des cordes ne soit juste et que d’autres dimensions coexistent, rendant une partie de la manifestation invisible à l’autre. Mais même alors, rien ne prouve qu’un présent absolu serait rétabli.

Néanmoins, à l’heure actuelle, si l’on en croit les sciences physiques seules, le présent universel ne serait qu’un vague souvenir de l’origine de la création, soit quelque chose d’antinomique avec la nature même de son expression.

Jusqu’ici nous avons regardé vers l’extérieur, cependant là où les scientifiques atteignent leurs limites pour identifier ce qu’est la matière noire et le présent, pourquoi le vide pèse si peu, ou comment le mesurer, une autre fenêtre, très ancienne, en propose une lecture bien plus profonde.

Dans certaines cosmologies, dont l’Advaita Vedanta, la vision de l’Univers a été retranscrite depuis l’intérieur. Du grossier au subtil, elles distinguent ce qui se touche et se mesure, domaine de la science et de la manifestation, de ce qui ne se touche pas mais s’expérimente, comme le souffle et la pensée par exemple. Puis, au-delà du mental, le témoin, ce silence qui se reconnaît être Un. Et, à la source, qu’aucun mot n’a le pouvoir de décrire, le Zéro, ou l’origine primordiale du grand Tout.

Ainsi l’hindouisme décrit deux puissances jumelles, l’une qui rassemble et donne vie, l’autre qui disperse et détruit. C’est la danse cosmique de Kali et Shiva, Purusha et Prakriti, Mula Maya et Maha Maya, deux facettes d’une même entité divine. On songe aussitôt à la matière noire qui rassemble et bâtit, et à l’énergie noire qui étend l’espace et favorise l’entropie, apparemment différentes et opposées, elles sont liées comme les revers d’une manche.

Or, le premier éveil que préconisent ces doctrines résulte tout simplement d’une synchronisation de l’esprit avec le présent.

On y découvre un instant sans durée abolissant la trame du temps et de l’espace, dans lequel les véhicules et les corps continuent apparemment leur route, tandis que l’esprit demeure immobile, fasciné par l’omniprésence de sa conscience. Les formes passent aussi vite qu’une rencontre avec Milo, rien ne se fige en un point, tout est emporté en un seul élan pour ne laisser, finalement, qu’une impression. Une vision fugace où chaque partie du tout porte la trace du commencement comme de la fin cosmique.

Milo retourne à la source

Tandis qu’en un éclair parcourant instantanément l’Univers le sage prenait conscience de la nature de l’illusion, Milo finissait de traverser le globule pour ressortir à l’autre bout de la maison, de la ville, et finalement quitter la Terre.

Replongeant dans le vide de l’espace, il quitte le système solaire et poursuit sa longue orbite à travers notre galaxie avant de finalement rejoindre sa position initiale. Le globule rouge qu’il a rencontré il y a des millions d’années a disparu depuis longtemps, pourtant, Milo ne l’a jamais oublié. Il n’a apparemment rien touché, transmis ou conservé, mais sa masse, intrinsèquement liée à celle de toute la matière noire peuplant l’Univers, a tenu la galaxie entière comme un manège enchanté, le temps d’un voyage qui ressemble à une éternité, donnant forme aux étoiles, aux atomes, aux globules, ainsi qu’à l’œil éveillé qui s’est reconnu en lui.

La science nous offre un récit rigoureux mais incomplet, une minuscule ouverture sur l’invisible montrant une charpente qui ne touche rien mais soutient tout, adossée à un présent non absolu, avec, de toutes parts, des inconnues.

Que le sage le reconnaisse ou que la science continue à tenter de le disséquer, Milo s’en moque, cela, pour lui, ne revêt pas le moindre intérêt. Il ne pense pas, ne voit pas, ne s’attarde pas, et pourtant, allez savoir pourquoi, il se souvient que tout ce qu’il a croisé provient de la même graine, et y retournera. Il ira à nouveau là où l’espace est plein d’une énergie qu’il conserve comme un mystère. Milo le sait. Aussi sûr qu’il sait qu’il n’a jamais bougé.

Déjà il voit le reste de sa famille le rejoindre, et toute l’énergie des galaxies commence lentement à se contracter en un espace sans temps où le vide n’existe pas.

Lui aussi va disparaître, mais quand il reviendra, et il reviendra, seule sa forme aura changé.

Bien à vous,

Jean-Baptiste Loin

Repères et sources :

Proportions ~5 % / 27 % / 68 % : satellite Planck (résultats 2018) ; synthèses du Particle Data Group (Review of Particle Physics, 2024).

Charpente invisible : V. Rubin (rotation des galaxies, années 1970) ; lentille gravitationnelle ; amas de la Balle (Clowe et coll., 2006).

Traversée inoffensive du corps : K. Freese & C. Savage, arXiv:1204.1339 (2012).
Candidats matière noire : matière noire « floue » (Hu, Barkana, Gruzinov, PRL 2000) ; Kaluza-Klein (Servant & Tait, 2003 ; origines Kaluza 1921, Klein 1926).

Énergie du vide et énergie noire : problème de la constante cosmologique (Weinberg, Rev. Mod. Phys. 1989) ; indices d’une énergie noire évoluant (DESI, 2024-2025).

Grain qui s’étire (inflation, réchauffement) : cadre fortement soutenu, non prouvé ; rides primordiales mesurées par Planck.

Présent cosmique : temps cosmique / repère comobile défini par le rayonnement fossile ; relativité de la simultanéité (relativité restreinte).

Regard intérieur : Dasbodh (Samarth Ramdas) ; lignée Navnath d’Inchegiri (Siddharameshwar, Nisargadatta, Ranjit Maharaj) — tenu distinct, jamais présenté comme un fait scientifique.

S’abonner
Notification pour
guest
2 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
Evita
Evita
4 heures il y a

Bonjour Jean-Baptiste,

Vos articles sont d’une belle diversité, souvent très fouillés et pour certains je vous verrais bien écrire un livre.
« Le Fabuleux Voyage de Milo  » par exemple :)) Car votre prose appelle et interpelle à vouloir poursuivre même si des livres il en existe par millier, heureusement d’ailleurs.
Cependant ici, on aimerait poursuivre avec vous …

Au plaisir de vous suivre
Evita